|
|
Discours de M. David Lee, Chef de la Mission Spéciale
lors de l'Ouverture du Séminaire de IFES
sur le Journalisme d'Enquête
Hotel Plaza, Port-au-Prince
Le 14 juillet 2003
Travailler à développer une presse d'investigation efficace, voilà
l'opportunité qu'offre le séminaire qui s'ouvre ce matin, organisé par IFES
en collaboration avec les Associations de journalistes et de médias de la
République, et auquel j'ai l'honneur d'être associé au nom de la Mission
Spéciale de l'OÉA. Je suis heureux de constater aussi que tout l'éventail
que compte la République en termes de média se trouve bien représenté
aujourd'hui. Félicitations!
Le pilier Justice de notre Mission a accepté de s'associer à IFES et la
Police Technique et Judiciaire de la PNH, en préparant sur le plan technique
deux séances de ce premier séminaire: (1) la première portant sur l'abordage
du journalisme d'enquête dans le cadre de la lutte contre l'impunité et (2)
la seconde sur la sensibilisation des participants aux techniques
scientifiques d'enquêtes criminelles, à la police judiciaire et au recours à
la preuve scientifique en matière pénale.
Pourquoi ces sujets?
D'abord pour l'intérêt que manifeste notre Mission pour la question de la
presse indépendante et de l'exercice de la liberté d'expression et
d'information. La MS n'a cessé de rapporter depuis ses débuts les actes
d’intimidation et de violence perpétrés contre les membres de la presse ou
contre des médias au cours de la dernière année—par exemple, Radio Haïti-Inter, Radio Schekina, Radio Métropole, Radio Quisqueya, Radio
Caraïbes, ou encore Radio Maxima de Cap Haïtien, pour n'en citer que
quelques-uns.
Le Secrétaire général de l’Association des journalistes haïtiens (AJH) a
rapporté que jusqu’à 30 journalistes ont dû quitter précipitamment Haïti
pour échapper à la persécution dont ils ont été l’objet au cours des deux
dernières années. Six des sept journalistes qui se sont mis à couvert le 21
novembre 2002 pour échapper à la persécution organisée par Amiot Métayer aux Gonaïves ont quitté le pays en février 2003.
Toutes ces situations, et bien d'autres encore, car là aussi la liste est
loin d'être exhaustive, sont l'objet d'attention soutenue par la Mission
spéciale par la voie de ses rapports et communiqués de presse. La Commission
interaméricaine des droits de la personne, plus précisément le Rapporteur
spécial de cette Commission en matière de liberté d’expression, a lui aussi
souligné à de nombreuses reprises sa profonde préoccupation face aux menaces
de plus en plus fréquentes contre les journalistes en Haïti.
À cet égard, je ne peux pas passer sous silence les évènements du samedi 12
juillet. Tout Haïtien, toute Haïtienne a le droit de visiter tous les coins
publics du pays, selon les termes de la Constitution et de la Loi. La Police
a l’obligation de protéger et de servir tous les citoyens du pays. Nous
déplorons tout acte de violence, que ce soit dans le Plateau Central, à Péligre, par des individus armés, que ce soit à Petit Goâve, au Cap Haïtien,
aux Gonaïves, ou que ce soit ailleurs. En l’occurrence, nous déplorons les
actes d’intimidation et de violence, des jets de pierres et de blocage,
faits par des personnes et groupes organisés face à un groupe qui voulait
visiter le Cité Soleil, et qui avait fait toutes les dispositions
appropriées pour ce faire. La Mission Spéciale, qui n’a aucun intérêt
politique dans les affaires internes du pays et qui n’appuie aucun groupe
politique haïtien, était présent comme observateur selon les termes de son
mandat dans la Résolution CP/822, c'est-à-dire pour surveiller et faire
rapport. Nous transmettons nos sympathies à tous ceux qui ont été blessés, y
compris les journalistes. Il est à regretter que la Police, bien qu’informée
à l’avance, n’était pas présente en assez grand nombre pour empêcher les
dérapages. Nous faisons appel à tous les Haïtiens et Haïtiennes à démontrer
du respect humain pour les opinions, la liberté de mouvement et
d’expression, ainsi que les options politiques des autres citoyens et
citoyennes de ce pays.
Monsieur le Président,
Tous les cas de violations des droits humains dans le secteur des médias et
de la presse posent elles aussi avec acuité le problème de l'impunité. La MS
a jugé bon de proposer ces deux thèmes de formation précisément en raison de
l'importance que revêt la lutte contre l'impunité en ce moment pour vous
comme pour la société en général.
Il sera impossible d’éviter de se pencher sur ces aspects de l’impunité si
l’on veut arriver à sortir de l'impasse dans laquelle se trouve le processus
de résolution de la crise actuelle en Haïti. Et pour cela il faut compter
sur un public bien informé.
Quel est votre rôle, gens de la presse et des médias? Il faut du journalisme
d'investigation solide et professionnel, spécifiquement dans ce domaine des
droits humains, comme dans tous les autres, mais peut-être encore davantage
sur cette question de l'impunité et dans le domaine de la justice!
Le phénomène de l’impunité est caractérisé par l’absence d’investigation, de
jugement et de réparation des violations flagrantes des droits de l’homme.
Il a un caractère multidimensionnel. L’examen de la situation en Haïti
montre que l’impunité ne relève pas seulement d’opposition à la connaissance
de la vérité, à la distribution de la justice et à l’octroi de la réparation
due aux victimes.
En Haïti, des causes factuelles et structurelles ont aussi toute leur
importance. Ces causes sont d’ordre politique et fonctionnel d’une part, et
historique et social, d’autre part. L’ensemble de ces éléments contribue à
faire de l’impunité un phénomène complexe.
La question de la lutte contre l'impunité touche à des domaines aussi divers
que le fonctionnement du système judiciaire, la volonté du législateur et
des gouvernants à dessiner une stratégie politique claire et à la mettre en
œuvre ou encore la capacité des organisations de la société civile à
stimuler les actions de l'État et à l'opinion publique de jouer son rôle
déterminant. De là le rôle essentiel des médias.
L'impunité de fait, et tout d'abord celle qui résulte de l'absence d'une
mise en oeuvre systématique et cohérente d'une politique en matière de
poursuites criminelles. Cette impunité de fait est constituée par des
obstacles administratifs ou autres tels le mauvais fonctionnement de la
chaîne pénale qui facilite la perte ou l’oubli des dossiers, la difficulté à
réaliser des arrestations, la faiblesse de l’assistance juridique et de
l’information sur le fonctionnement de la justice, l’absence ou la mauvaise
qualité des enquêtes, le non recours à des moyens scientifiques de preuve
ainsi que les problèmes du déroulement des procès et d’exécution de la
peine.
De là aussi les pressants besoins d'intervenants et de professionnels du
domaine journalistique bien férus du système judiciaire haïtien et de médias
plus spécialisés dans le domaine.
Voilà pourquoi nous avons choisi les thèmes du journalisme d'enquête dans le
cadre de la lutte contre l'impunité et de la sensibilisation aux techniques
scientifiques d'enquêtes criminelles, à la police judiciaire et au recours à
la preuve scientifique en matière pénale. Des questions clé pour mieux
lutter contre l'impunité
Cette lutte en est une de tous les instants, avec des avancées et des
reculs. Ce qu'il faut maintenant en Haïti, c'est de s'assurer aussi d'une
bonne connaissance publique de la vérité. Voilà où vous, journalistes et
gens des médias, pouvez faire la différence, pour le plus grand bien des
citoyens; assurer une meilleure connaissance par l'opinion citoyenne, pour
mieux garantir la non répétition des violations et le strict respect de la
dignité humaine.
Encore une fois bravo IFES pour cette série de séminaires qui s'inscrivent
dans les nombreux efforts des professionnels haïtiens du journalisme de
s'organiser et de se professionnaliser au cours des dernières années. Bon
travail, et encore une fois bon courage!
La Mission Spéciale de l’OEA
|