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« PLURALISME ET GOUVERNABILITÉ »

Discours Prononcé par David Lee Chef de la Mission Spéciale de l’OÉA

Le Forum Libre du Jeudi

Port au Prince Le 18 juillet, 2002

INTRODUCTION

  • Monsieur le Président, je vous remercie pour cette opportunité de prendre la parole à une assemblée aussi distingué. Vous dirigez un Forum renommé, et à juste titre. Je suis particulièrement impressionné par la durée de cette tribune qui existe depuis 14 ans. Je suis aussi impressionné par la qualité remarquable de vos intervenants. Je suis honoré d’être un de vos invités aujourd’hui—surtout en compagnie de personnalités si expérimentées de la vie parlementaire, tant du Sénat que de la Chambre des Députés!

  • « Pluralisme et Gouvernabilité » est un sujet vaste, mais le temps imparti est plutôt court. Parle-t-on de pluralisme politique, pluralisme social, pluralisme religieux ou philosophique? Ou un peu de tout ?
    Je ne suis pas un expert académique, mais plutôt un praticien. Ce sont quand-même des sujets d’intérêt pour l’OÉA, et je vais donc vous livrer certaines idées dans cette optique.

  • Je me dois, à cet égard, de reconnaître dès le début ma dette envers mes collègues de la Mission Spéciale. Les erreurs de fait et de jugement sont cependant les miennes—ainsi que les locutions françaises les plus bizarres.

  • Je me tourne dans un premier temps au sujet de la tension que crée la relation entre le pluralisme et la gouvernabilité, pour ensuite passer aux actes et conventions de l’OÉA, et à certains articles de la Constitution d’Haiti, et conclure avec quelques remarques plus ou moins ponctuelles.

I- Pluralisme et Gouvernabilité—Une Tension Continue

Le Pluralisme est une notion large qui, entre autres choses, reconnaît que chaque individu est unique, chacune ayant sa propre identité, son histoire, sa composition physique et morale, son ethnicité, ses idées, ses espoirs, ses craintes. Et tout ce que cela implique. En systèmes de pensée, en religion, philosophie et droit, en économie. Et en politique. Poussée à la limite, cela pourrait mener à l’anarchie.

La Gouvernabilité se refère à la question : comment peut-on assurer que telle ou telle entité ou institution puisse être gérée, dirigée, i.e. gouvernée, face aux difficultés diverses, voire aux obstacles, dues entre autres choses à la diversité de ses participants ou adhérents, c’est-à-dire des citoyennes et des résidents dans le cas d’un pays. Un système social est gouvernable quand, sur la base d’une conception commune du bien public, il est structuré politiquement de manière telle que tous les acteurs stratégiques ont une interrelation effective dans la prise de décisions collectives et dans la résolution de leurs problèmes et conflits par un système de règles formelles ou informelles, dans lequel les acteurs formulent leurs stratégies et expectatives.

Le Pluralisme reconnaît que la dignité humaine exige le respect du caractère unique de tout individu. Pour ses droits et libertés, tels que formulés dans les différents instruments nationaux et internationaux.

La Démocratie varie dans ses manifestations selon les lieux mais pas dans ses principes de base. En effet la démocratie vise à organiser le projet humain en reflétant et respectant, par l’intermédiaire de divers mécanismes et ententes, l’individualité des êtres humains, et de ce faire dans l’effort collectif de bâtir et d’appuyer une institution politique, en l’occurrence un état.

Cet État doit être efficace afin de devenir et de rester viable.

Le souci d’efficacité, d’ordre, en effet de Gouvernabilité, peut mener à la centralisation, voire à l’autoritaire—ou à l’autocratie. Le pouvoir, nécessaire pour assurer la liberté et pour promouvoir le projet commun du peuple, peut paradoxalement devenir l’instrument d’une répression de cette liberté, de cette diversité qu’il est dédié à protéger.

On voit bien, donc, la tension qui existe entre le Pluralisme et la Gouvernabilité. Ils sont les deux pôles du continuum « Gouvernance »--la Gouvernance, qui cherche à mettre en place des institutions surtout à l’intérieur des trois branches de l’État qui sont le judiciaire, le législatif et l’exécutif, mais aussi à l’extérieur dans la société civile, afin d’appuyer le mieux possible la mise en œuvre optimale des buts et des aspirations du peuple de cet État.

Un pluralisme excessif met en péril la gouvernabilité. Mais, s’accrocher trop au bout « gouvernabilité » du spectrum, peut avoir pour conséquence que le pluralisme, le respect pour la lettre et l’esprit des principes des droits humains, peuvent être en danger. Un pluralisme mesuré ajoute à la gouvernabilité; et un gouvernement modéré, qui respecte tous ses citoyens, encourage la diversité.

Chaque entité politique, chaque pays, doit arriver à une résolution de cette tension qui est propre à sa situation, et qui peut évoluer avec le temps et les circonstances. Il est évident par exemple qu’en temps de guerre les pays démocratiques se sont montrés prêts à accepter temporairement de déroger à certains droits.

La gouvernabilité peut être affectée par plusieurs choses, en plus du pluralisme. En Colombie, comme au Canada, le défi de la géographie—donc des communications et du transport—a joué un rôle important historiquement dans la gouvernabilité de ces deux pays. Leurs réponses à ce défi ont toutefois différées énormément.

Les sociétés multi-ethniques et multi-religieuses posent parfois des problèmes pour la gouvernabilité. Comme l’Inde le démontre, ce ne sont pas nécessairement des défis insurmontables, même s’ils sont très difficiles. Mais il faut la volonté politique de persévérer et il faut aussi la participation active et soutenue du peuple dans la prise de décisions, c’est-à-dire dans le processus politique du pays, pour obtenir les meilleurs résultats.

La corruption, le manque de ressources, les lacunes de santé publique, de l’éducation et autres facteurs, peuvent aussi rendre une société difficile a gouverner. Et l’apathie du public, le résultat soit d’une pauvreté extrème, de déceptions répétées, ou d’un régime dur ou corrompu, peut malheureusement aussi saper l’efficacité gouvernemental, comme on l’a vu dans certaines parties de l’Afrique et de l’Asie.

De nos jours, toute réflexion sur la gouvernabilité doit également tenir compte d’autres facteurs présents dans ce 21ème siècle: les multiples visages de la globalisation; les révolutions technologiques et informatiques; la place, parfois controversée, de la société civile; et un certain scepticisme dans le public concernant les formes classiques de la représentation politique, ainsi qu’avec des leaders politiques.

Il est donc tout à fait légitime de se soucier de la gouvernabilité d’un pays. Les réponses bien sûr dépendent des causes, et doivent nécessairement être trouvées par chaque pays, à la lumière de sa situation. Cependant, parce que le souci d’un gouvernement de diriger résolument a parfois mené, entre autres raisons, à une concentration du pouvoir dans l’appareil de l’état, la réflexion internationale sur la dualité, « pluralisme—gouvernabilité », a surtout mis l’emphase récemment sur le besoin de trouver des normes et standards pour définir et renforcer les différents éléments du pluralisme. L’OÉA a été particulièrement active dans ce domaine, d’abord en développant des instruments sur la démocratie et les droits humains de façon évolutive depuis sa création, puis en y ajoutant d’autres instruments répondant plus spécifiquement à la Gouvernabilité et le Pluralisme.


II- L’Organisation des États Américains

L’Organisation des États Américains consacre dans de nombreux textes, conventions, chartes, protocoles, résolutions et déclarations l’attachement des États de l’hémisphère au régime démocratique représentatif de gouvernement et au pluralisme politique.

Citons, sans prétendre être exhaustif :
-le Protocole de San Salvador traitant des droits économiques, sociaux et culturels qui souligne combien il est essentiel que ces droits soient réaffirmés, élargis, perfectionnés et protégés, en vue de la consolidation du régime démocratique représentatif de gouvernement.
- l’Engagement de Santiago et la résolution AG/RES. 1080 (XXI-O/91) pour une action collective en cas d’interruption de la démocratie.
– La Déclaration de Nassau AG/DEC. 1 (XXII-O/92) décidant la mise au point de mécanismes pour fournir l’assistance voulue pour préserver et renforcer la démocratie représentative.
- La Déclaration de Managua en faveur de la promotion de la démocratie et du développement AG /RES. 4 (XXIII-O/93).
– La Déclaration de Québec qui a abouti à l’adoption à Lima le 11 septembre 2001 de la Charte Démocratique Interaméricaine qui stipule entre autres, à ses Articles 2 et 3 :
. Article 2: L’exercice effectif de la démocratie représentative constitue le fondement de l’État de droit et des régimes constitutionnels des États membres de l’Organisation des États Américains. La démocratie représentative est renforcée et approfondie grâce à la participation permanente, éthique et responsable des citoyens dans un cadre de légalité conforme à l’ordre constitutionnel respectif.
. Article 3: Au nombre des composantes essentielles de la démocratie représentative figurent, entre autres, le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales, l’accès au pouvoir et à son exercice assujetti à l’État de droit, la tenue d’élections périodiques, libres, justes et basées sur le suffrage universel et secret, à titre d’expression de la souveraineté populaire, le régime plural de partis et d’organisations politiques, ainsi que la séparation et l’indépendance des pouvoirs publics.

On doit mentionner également la Convention Américaine Relative aux Droits de l’Homme, adoptée à San José de Costa Rica en 1969. Plusieurs de ses articles traitent des aspects fondamentaux de la personne humaine: l’honneur et la dignité (11) ; la liberté de conscience et de religion (12) ; la liberté de pensée et d’expression (13); la réunion (15); l’association (16); les droits politiques (23) ; l’égalité devant la loi (24) ; la protection judiciaire (25).

Et enfin il faut mentionner l’existence de mécanismes de protection de tous ces droits dans le système interaméricain : la Commission et la Cour Interaméricaines des Droits Humains. J’ai parlé récemment devant l’Association des Journalistes Haitiens du système interaméricain des droits humains et je ne vais pas entrer en détails ici. Il suffit de mentionner que la Commission Interaméricain a visité Haiti au mois de mai dernier, suite à la Résolution 806 du Conseil Permanent de l’OÉA, et a rendu public le 31 mai les résultats de ses travaux. La Commission Interaméricain a l’intention de venir en Haiti plus souvent dans le futur afin de s’occuper aussi de cas spécifiques d’entraves aux droits de la personne.


III- La Constitution de 1987

Il convient de mentionner des dispositions de la Constitution d’Haiti de 1987 qui traitent des notions qui nous intéressent aujourd’hui. Retenons d’abord certains principes établis dans le préambule même:
Démocratie et pluralisme idéologique (paragraphe 4 ) Le peuple haïtien proclame la présente Constitution : pour implanter la démocratie qui implique le pluralisme idéologique et affirmer les droits inviolables du peuple haïtien.
Participation (paragraphe 7) Pour instaurer un régime gouvernemental basé sur les libertés fondamentales et le respect des droits humains, la paix sociale, l’équité économique, la concertation et la participation de toute la population aux grandes décisions engageant la vie nationale, par une décentralisation effective.

Parmi les droits spécifiques, mentionnons brièvement les libertés individuelles (article 24 et suivants) et les libertés d’expression (article 28 et suivants.)



IV- Remarques Ponctuelles

Monsieur le Président, on va peut-être me poser la question : Tout cela est bien beau Monsieur Lee, mais qu’est-ce que ça veut dire pour nous aujourd’hui ?

Ma réponse est qu’il appartient aux Haitiens de décider. Quant à moi, je trouve qu’il y a beaucoup de matériel dans les principes, les propositions et les articles juridiques et conventionnels que je viens de mentionner pour servir comme pistes d’activités importantes. Permettez-moi de vous suggérer certains exemples.

L’état de droit

Vos voisins de la CARICOM attachent énormément d’importance à l’état de droit, comme vous allez le constater vous-mêmes très bientôt.

Haiti a récemment reçu le Rapport de la Commission d’Enquête de l’OÉA sur les évènements du 17 décembre et du 28 juillet 2001. J’attire votre attention sur quelques-unes des Recommendations de cette Enquête qui touche à l’état de droit dans les domaines de la Branche Judiciaire (1-4), et les Droits humains (10-13). Ce Rapport, comme tous les documents de l’OÉA, se trouve sur le Site-web de l’OÉA.

Sécurité

Il importe de souligner particulièrement le domaine de la sécurité dans la situation actuelle en Haiti. Tout état a la responsabilité d’assurer la sécurité des ces citoyens dans la mesure du possible. Et maintenant, avec des discussions politiques délicates en cours, il est crucial que les esprits restent calmes. La Commission d’Enquête a fait des Recommandations sur la Police (5—6).

Dans une discussion sur la sécurité, la question du désarmement peut être soulevée, tenant compte du programme actuel du Gouvernement dans ce domaine. Cette question est apte aussi dans le contexte des élections préconisées pour la période à venir.

Impunité

L’impunité, comme la corruption d’ailleurs, sapent non seulement la confiance morale et politique au sein d’un pays, mais elles affectent aussi sérieusement la capacité de développement économique. Il faut changer la perception qu’il est toujours possible d’éviter ou de contourner la loi. À cet égard, la Commission d’Enquête a fait des Recommandations concernant les Poursuites et les Réparations (7-9).

Confiance

Un signe tangible d’un pays qui respecte le pluralisme est le niveau de confiance de ses habitants dans le fait que, si on épouse un point de vue différent des autorités en place, ou impopulaire, on ne risque pas quelque agression—quelle soit diffamatoire ou physique—et ce sans recours effectif dans la pratique. La Commission d’Enquête dans ce contexte a fait trois Recommandations (18-20) qui sont pertinentes : celles portant sur le droit de contestation, sur les actes d’intimidation, et sur les Organisations Populaires.

Élections

Haiti devra tenir de nouvelles élections bientôt. Il est essentiel que les instances prévues pour les gérer soient réellement et complètement impartiales, et soient perçues comme telles. Je pense surtout au Conseil Électoral. Mais il y a d’autres aspects. Pourquoi ne pas chercher le moyen d’assurer un financement aux partis politiques, de façon transparente, neutre et imputable bien entendu, tel qu’on le fait dans d’autres pays, et ainsi assurer que d’importants courants d’opinion ne soient pas écartés faute d’argent.

Et, à plus long terme, une réflexion sur le système de vote pourrait s’avérer utile en fonction du désir d’assurer la pleine représentativité du Parlement, c’est-à-dire de répondre plus complètement aux besoins de pluralisme.

Pour assurer la tenue de bonnes élections dans les conditions actuelles, il est évidemment nécessaire qu’il y ait aussi un bon plan de sécurité. Et on devrait prévoir des équipes d’observateurs tant au niveau national qu’international, formés et déployés bien avant l’ouverture de la campagne électorale, et continuant jusqu’à ce que tout soit terminé.

La Presse

Il est primordial dans un pays qui se veut démocratique que la liberté d’expression, et plus spécifiquement la liberté de la presse, soient respectée. La responsabilité essentielle de la presse est d’informer, tout en s’assurant de ne pas affecter les droits d’autrui. Elle ne doit pas avoir à s’auto-censurer, à supprimer l’investigation ou à rayer la publication d’opinions minoritaires ou inaccoutûmées. C’est la loi qui doit punir tout excès journalistique, pas la force ou l’intimidation émanant de qui que ce soit. À cet égard la Mission Spéciale a dû émettre le 17 juillet un communiqué de presse regrettant les incidents violents récents en Haiti, et plus spécifiquement ceux concernant les journalistes à Radio Caraibes et Mme Bajeux. La Commission d’Enquête a fait une Recommandation importante concernant la Presse (14). Et en mai dernier, la Commission interaméricain a exprimé de sérieuses inquiétudes sur ce point.

Décentralisation et Modernisation

Si on discute de pluralisme, on se doit de garder à l’esprit les avantages que peuvent tenir des efforts renouvelés de décentralisation. Elle représente la possibilité de rapprocher la citoyenne et son gouvernement ; les instances locales peuvent mieux refléter les intérêts de leurs communautés qu’une institution lointaine. La Constitution d’Haiti souligne l’importance de ce sujet ; il reste de la compléter avec la création de certaines assemblées et autres institutions.

En fait, ce dont on parle n’est moins que la modernisation, une approche de regarder vers l’avenir tout en tenant compte des meilleurs éléments et des leçons du passé. Pour faire face aux défis de la Globalisation Haiti a besoin d’une telle attitude positive et constructive, tant dans la région et l’Hémisphère, que dans le monde.



Rôle de la Mission Spéciale

Je ne vais pas m’étendre à ce stade de notre discussion sur les détails de ce que fait et va faire la Mission Spéciale. Je veux tout simplement souligner que nous sommes ici pour vous assister, vous les Haitiens, à renforcer votre démocratie, et ce à la demande de votre pays. Nous travaillons à établir des relations étroites de coopération avec des contreparties haitiennes, soit au sein du gouvernement, soit dans la société civile—des associations professionnelles (barreaux, journalistes et autres), des ONGs humanitaires ou de droits humains, la Chambre de Commerce, les églises, et j’en passe. Nous ne sommes pas arrivés avec un plan tout fait: pour assurer une assise solide dons le sol haitien et ainsi la continuité, il faut répondre aux aspirations et aux buts des haitiens. Il nous faut donc vous parler, et il faut que vous nous parliez. Par la suite nous allons engager nos experts et nos consultants, à la lumière de ce que nous aurons décidé ensemble.

De notre côté, nous sommes prêts à travailler avec vous dans tout domaine qui peut aider à renforcer la démocratie haitienne, y compris pour la mise en œuvre d’un accord politique parmi vous. Nous pourrons ainsi épauler tant le pluralisme que la gouvernabilité de ce pays. Merci !

Port-au-Prince, le  18 juillet 2002

 

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