CENTRE TOUSSAINT LOUVERTURE POUR LES DROITS HUMAINS ET LE DÉVELOPPEMENT ET
LA MISSION SPÉCIALE DE L’OÉA EN HAITI en collaboration avec IFES
Conférence/ Débat « Le conseil Supérieur de la Magistrature
et l’Indépendance Judiciaire »
Hotel Plaza, 30 juillet 2003
Discours d’ouverture de M. David Lee
Monsieur le représentant du Centre Toussaint Louverture pour les Droits
Humains et la Démocratie ;
Monsieur le représentant du IFES ;
Mesdames et Messieurs les Magistrats,
Messieurs les exposants,
Mesdames et Messieurs
Comme beaucoup d’autres pays de ce « Nouveau Monde » rempli d'espoir, Haïti
traverse un processus de transition politique vers une démocratie plus
complète. Un des caractéristiques les plus sensibles et les plus importants
de ce processus, c’est la demande grandissante pour une meilleure
administration de justice. Cette même demande est aussi formulée dans des
pays où les institutions démocratiques sont plus enracinées. Par ailleurs,
et c'est ce qui est important, elle émane en général de tous les secteurs de
la société.
Ce phénomène nous donne une idée de l’inséparable lien entre démocratie et
administration de justice. En effet, on ne peut pas véritablement concevoir
l’existence d’un système démocratique sans une administration de justice
capable de faire réalité les principes d’égalité et de liberté, et capable
aussi de garantir les droits à la vie, à l’intégrité physique et morale, et
à la propriété, comme à tant d'autres droits.
Il y a une relation symbiotique entre démocratie, état de droit et
administration de justice car ce sont les tribunaux qui doivent donner aux
citoyens la certitude de pouvoir faire valoir les droits que les lois leur
confèrent et ce, non seulement vis-à-vis des autres citoyens, mais également
vis-à-vis de n’importe quel pouvoir qui porterait atteinte à ces droits. Ce
sont aussi les tribunaux qui, dans l’état de droit, ont la dernière parole.
Et dès que nous pensons aux tribunaux, nous pensons simultanément à leur
acteur central : le juge. On peut concevoir un système d’administration de
justice sans lois écrites, mais on ne peut pas concevoir un système
d’administration de la justice sans juge. Le juge c’est le lien
incontournable entre le droit et la justice. Ainsi, dans les états où l’on
peut parler de l’existence de « l’empire du Droit », le juge est beaucoup
plus qu’un fonctionnaire public : il est une espèce de ministre du culte à
la justice.
Mais pour que le juge puisse jouer un tel rôle, il y a une condition sine
qua non : il doit pouvoir agir de façon indépendante. Comment peut-on
imaginer un juge garantissant les citoyens face au pouvoir public s’il est
lui-même soumis arbitrairement à ce pouvoir ? Comment peut-on l’imaginer
agissant impartialement s’il est soumis à l’autorité de ses supérieurs en ce
qui concerne ses décisions juridiques? Comment peut-on l’imaginer s’opposant
aux pouvoirs économiques s’il n’a pas les ressources dont il a besoin pour
mener une vie digne, même modeste ? Comment peut-on l’imaginer s’opposant au
crime organisé s’il n’a pas l’appui de la force publique ?
Il est vrai qu’en dernière analyse l’indépendance du juge c’est une question
de conscience personnelle, et l’histoire judiciaire de chaque pays démontre
que même dans des circonstances extrêmes, il y a eu des magistrats qui ont
surmonté de manière exemplaire toutes sortes d’obstacles, toutes sortes de
périls et qui ont réussi à maintenir leur indépendance. Mais, il faut bien
le reconnaître, certains d’entre eux constituaient des hommes et des femmes
exceptionnels. Hormis ces cas extraordinaires, l’indépendance judiciaire est
une question d’institutions, de lois, de procédures et de conditions
matérielles qui doivent entourer les juges, hommes et femmes de chair et
d’os, pour que ceux-ci puissent se consacrer librement et en toute quiétude
à leurs tâches, sans pression politique, professionnelle, ou personnelle.
Bien sûr que la notion de l’indépendance judiciaire doit être situer dans
son contexte—constitutionnel, juridique, de l’histoire des précédents, et
des normes internationales. Les nombreuses initiatives actuelles et les
travaux en cours dans le monde ont clarifié ce que l’on entend par
l’indépendance de la Magistrature. Un consensus émerge en ce sens au niveau
universel. Je laisse les spécialistes vous faire part des détails à ce sujet
cet après-midi. Mais le guide préparé par IFES et intitulé « Conseils pour
promouvoir l’indépendance et l’impartialité judiciaire » et qui recueille
l’expérience des Amériques à cet égard, est certes un ouvrage fort utile.
Comment favoriser l’indépendance de la Magistrature en Haïti ? Haïti a,
certes, ses spécificités et son système judiciaire ses caractéristiques
propres. Haïti vit aussi une réalité que ne connaissent pas d’autres pays.
Dans ce contexte, il n’en demeure pas moins qu’il conviendrait d’aller de
l’avant avec la discussion publique et l’adoption éventuelle de l’ensemble
des lois qui pourraient renforcer cette indépendance dans le pays. Je me
réfère au projet de loi sur le Statut de la Magistrature, à celui sur
l’École de la Magistrature et enfin celui sur le Conseil Supérieur de la
Magistrature. Ces projets se trouvent devant le Parlement actuellement, qui
est appelé à y statuer selon la Constitution.
Voici le sujet que vous réunit tous cet après midi à l’initiative du Centre
Toussaint Louverture pour les Droits Humains et la Démocratie et de la
Mission Spéciale de l’OEA, en collaboration avec l’IFES.
Je vous souhaite un bon débat autour de cette question fondamentale pour
l’administration de justice. Que vos idées soient utiles pour la
consolidation de l’État de droit, pour le renforcement de l’indépendance et
du mieux-être des juges haitiens dans l’intérêt de tous les citoyens de ce
pays, et ainsi pour la transition démocratique du pays que nous recherchons
tous.
Port-au-Prince, le 30 juillet 2002
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