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COMMUNIQUÉ DE PRESSE

Le  24 mai 2004

Discours à l’occasion du départ de David Lee
Représentant spécial du Secrétaire général de l’OÉA
et Chef de la Mission spéciale
visant à renforcer la démocratie en Haïti

Monsieur le Premier Ministre,
Mesdames et Messieurs les Ministres et Secrétaires d’État,
Mesdames et Messieurs les Juges de la Cour de Cassation,
Mesdames et Messieurs les Représentants du Parlement,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs et Représentants de la Communauté Internationale, en particulier le Groupe des Pays Amis,
Mesdames et Messieurs les membres du Conseil Électoral Provisoire,
Mesdames et Messieurs les hauts fonctionnaires des trois branches du gouvernement,
Mesdames et Messieurs les membres des partis politiques et de la Société Civile,
Mesdames et Messieurs de la Presse et des Média,

Mesdames et Messieurs, chers amis,

C’est toujours un plaisir de vous voir mais un plaisir entaché de tristesse ce soir pour ma femme et pour moi-même qui allons quitter un pays attachant - plein de défis - où nous laissons une partie de nous-mêmes.

Il y a un peu plus de deux ans le Secrétaire général de l’OÉA, M. César Gaviria, me confiait la direction de la nouvelle Mission spéciale de l’OÉA visant à renforcer la démocratie en Haïti. Quelque temps après il m’offrait également d’être son représentant spécial dans le pays.

J’ai accepté les deux postes en espérant contribuer à résoudre l’impasse politique et électorale en Haïti. En espérant surtout pouvoir aider à relancer les efforts pour favoriser le développement démocratique politique, économique, social : le développement dans l’intérêt de tous les Haïtiens.

À ce moment-là, la durée de mon affectation n’étant pas vraiment déterminée, dans mon esprit je partais pour un peu moins d’un an. Le fait que je sois encore ici aujourd’hui témoigne des incertitudes et des complexités de notre travail en Haïti et constitue le reflet de nos efforts constamment renouvelés pour trouver un nouveau cadre efficace d’intervention qui nous aurait permis de réaliser des progrès.

J’aimerais souligner l’expérience unique que nous avons vécue au sein de la Mission Spéciale, pendant ces deux années parmi les plus tumultueuses de l’histoire récente d’Haïti. Par les Résolutions CP/806 et CP/822 les États membres ont confié à la Mission un mandat de grande envergure – bien qu’un peu vague – pour aider les Haïtiens avec la démocratisation de leur pays dans des domaines aussi divers que la professionnalisation de la Police Nationale Haïtienne, le désarmement, les droits humains, la justice et l’impunité, la gouvernance et les élections.

La Mission n’a jamais compté sur un personnel aussi nombreux que les missions qui l’ont précédée – la MICIVIH et les différentes missions de l’ONU. Mais je peux vous dire que notre équipe a joué un rôle important et difficile. Elle a dû s’adapter continuellement à de nouvelles circonstances, et même à l’occasion se réinventer. Les quelques exemples que je vais vous citer sont éloquents.

· Au cours des deux dernières années, la Mission a agi en qualité de coordonnatrice et représentante de la communauté internationale dans le cadre de discussions et négociations pour chercher une solution à la crise politique et électorale. Ces efforts ont continué cette année tant avant le 29 février qu’après afin d’aider les Haïtiens à trouver des solutions démocratiques et raisonnables et en travaillant pour éviter la violence et le sang.

  • La Mission a négocié plusieurs accords novateurs avec le gouvernement sur des termes de référence pour fournir de l’assistance technique dans les domaines de son mandat / aux contreparties haïtiennes désignées. Ces documents, qui se trouvent sur notre site-web, peuvent toujours servir de balises.

  • Pour répondre aux besoins croissants dans le domaine de la sécurité, la Mission a grandement augmenté ses effectifs dans le secteur de l’assistance technique à la professionnalisation de la PNH.

  • La Mission a depuis le début reconnu l’importance du désarmement. C’est pourquoi elle a tenu un séminaire important à ce sujet en octobre 2002 – dont les conclusions tiennent toujours et dont la documentation se trouve sur notre site-web. La Mission a beaucoup insisté auprès des autorités pour que des mesures concrètes soient prises dans ce domaine.

  • Lorsque des manifestations et contre-manifestations violentes se sont multipliées en 2003/ la Mission a déployé son personnel dans les rues pour soutenir les différents secteurs de la société haïtienne dans l’expression de leur droits d’assemblée, de réunion pacifique et de parole.

  • La Mission a assuré le suivi judiciaire d’arrestations à caractère politique et de dossiers de violations des droits humains. Elle est intervenue à maintes reprises pour assister des victimes de violation de ces mêmes droits – normalement en collaboration avec des organisations haïtiennes et la Commission Inter-Américaine des Droits Humains.

  • La Mission a poussé le dossier des Réparations pour les victimes des évènements du 17 décembre 2001 jusqu’à la mise en œuvre d’accords entre le gouvernement et les partis politiques de l’opposition.

  • Enfin, la Mission a constamment observé de près les événements touchant aux Résolutions de l’OÉA, elle s’est prononcée publiquement à plusieurs occasions, et elle a collaboré à la préparation de nombreux rapports sur la situation en Haïti présentés par le Secrétaire Général au Conseil Permanent et à l’Assemblée Générale de l’OÉA. À cet égard, nous avons toujours tenu à décrire les choses, respectueusement et sans chercher la controverse, mais telles qu’on les voyait.

Il serait cependant juste de constater que, dans certains des domaines d’activité de la Mission, les résultats ont été en deçà de nos espérances. Nos interventions, sans parti pris politique, nous plaçaient souvent « entre l’arbre et l’écorce » -- une position « difficile à tenir ». Notre impartialité nous a valu des critiques d’un côté comme de l’autre.

Il est clair que beaucoup plus aurait pu être fait si deux éléments cruciaux avaient été différents :

  • D’abord, si nous avions obtenu des ressources financières reflétant mieux le mandat confié par les États membres – et de façon plus régulière. Notre situation financière ne nous a, en fait, jamais permis de projeter nos efforts au-delà de quelques mois. Difficile, dans ce cas, de mettre en œuvre une stratégie efficace à moyen ou long terme.

  • Encore plus important, nous aurions pu aller beaucoup plus loin dans notre mandat si les autorités gouvernementales surtout, mais aussi d’autres acteurs politiques haïtiens, avaient démontré une volonté politique plus évidente et ferme.

Mesdames, Messieurs,
Au cours des dernières semaines, des événements importants se sont produits, des décisions ont été prises, et la Mission Spéciale se trouve dans des conditions passablement différentes de celles qui lui ont donné naissance. On a vu un changement de gouvernement il y a presque trois mois et des développements importants par la suite. L’adoption des Résolutions 1529 et 1542 du Conseil de Sécurité de l’ONU aboutiront prochainement à l’arrivée bientôt d’une importante Mission des Nations Unies (MINUSTAH).

Des consultations se déroulent en ce moment même – au sein de l’OÉA, avec l’ONU, et entre l’OÉA, la CARICOM et des acteurs bilatéraux – pour déterminer les différents rôles dans la nouvelle donne en Haïti. Il est clair que l’ONU aura à travailler dans les domaines de la sécurité et de la police, entre autres. L’OÉA, elle, possède beaucoup d’expérience dans les champs des élections, des droits humains, de la gouvernance et plus encore.
Évidemment, il est important que tous les acteurs travaillent ensemble, qu’il y ait une vraie action conjointe. De toute façon, il est certain que le mandat qui nous a été accordé sera changé, mis à jour. J’ai crû qu’il était opportun que tous ces changements, et d’autres, se répercutent dans la haute gestion de notre équipe.

J’aimerais souligner que l’OÉA – et moi personnellement – avons eu la chance extraordinaire de bénéficier de la compétence, et du dévouement exemplaire, de ceux qui sont venus travailler au sein de la Mission Spéciale. Bon nombre d’entre eux possédaient déjà des années d’expérience en Haïti et tous ont travaillé dans des conditions toujours difficiles et souvent dangereuses. J’espère que tous ceux et celles qui souhaitent continuer à mener à bien ce travail pourront le faire.

Je veux aussi exprimer mon appréciation la plus vive pour l’appui que m’a accordé le Secrétaire Général de l’OÉA, César Gaviria, ainsi que pour le rôle tout à fait crucial qu’a joué le Secrétaire Général Adjoint, l’Ambassadeur Luigi Einaudi, et son personnel combien compétent et dévoué. Je tiens également à souligner ma reconnaissance pour l’imperturbable diplomatie, les vastes connaissances du pays et de l’OÉA, ainsi que le sens politique aigu de mon adjoint et successeur, l’Ambassadeur Denneth Modeste.

Ceci dit, je considère qu’il y a quelques raisons d’espérer que certains des développements récents offrent de l’espoir à ce pays – qu’Haïti en est arrivé à un point tournant, et que les questions liées à la volonté politique et aux ressources disponibles ne seront plus les obstacles insurmontables auxquels nous avons été confrontés au cours de ces deux dernières années, et même auparavant. Il est évident que les Haïtiens et les Haïtiennes sont les premiers responsables du futur d’Haïti. Du côté international, notre responsabilité à nous, est de faire de notre mieux pour les aider.

A cet égard, l’expérience des deux dernières années montre, de façon concluante, que pour qu’un engagement de l’OÉA soit réussi il lui faut, au minimum, un mandat clair et précis ainsi que des ressources adéquates et explicites pendant toute la période de cet engagement.

En guise de conclusion, permettez-moi de vous livrer quelques observations sur la conjoncture et les perspectives du processus en cours.

  • Le Gouvernement Boniface/Latortue fait face avec courage et empressement à une situation des plus difficiles, qu’il n’a pas créée. En ce moment, et pour les mois à venir, les défis et les risques sont de taille. On ne pourra pas tout faire. Et il y aura des hypothèques à confronter. Cela dit, tout ce qu’on fait, doit nécessairement être fait de façon inclusive, avec tout le peuple – y compris les plus démunis.

  • Fixer des priorités est donc incontournable – et pour le gouvernement, et pour la communauté internationale. Les gens compétents qui sont au pouvoir, et les experts internationaux en aide au développement, seront tentés de mettre en marche toute une série d’actions perçues comme « essentielles » dans leurs domaines de responsabilité. Il faut éviter ce piège. Peut-on vraiment avoir plus de trois ou quatre priorités majeures pour ce pays dans la situation actuelle?

  • La plus grande d’entre elles doit sûrement être la tenue, l’année prochaine, de « bonnes » élections. La crise politique actuelle en Haïti remonte aux élections défectueuses de l’année 2000. Remédier à ce déficit de légitimité est une étape nécessaire à franchir pour ce peuple, même si elle n’est pas suffisante, en tant que telle, pour assurer l’avenir du pays. Les élections doivent être très bien préparées. Le Conseil Électoral Provisoire (que j’ai visité l’autre jour, et que la Mission Spéciale aide à surmonter son problème d’électricité), ce CEP doit être bien épaulé dans ces décisions concernant le calendrier et toutes les autres questions électorales.

  • Tout autre but poursuivi pendant cette période de gouvernement de transition doit être conçu de façon à renforcer l’accomplissement de l’objectif électoral. C’est ainsi que les décisions à long terme sur les sujets légitimes et majeurs d’ordre public, tel l’armée, doivent attendre l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement avec un mandat électoral démocratique. Entre-temps, les ex-militaires doivent être traités avec justice et équité, y compris quant à leurs fonds de pension, mais strictement selon la loi, sans utilisation ou menace de la force de leur part. Le désarmement est essentiel, et est valable pour tous. Il ne faut pas le rater cette fois !

  • À cet égard, il est important que le gouvernement rétablisse le plus vite possible son autorité à travers le pays. Dans un premier temps, l’aide internationale s’avèrera nécessaire. Mais les efforts des autorités haïtiennes, aussi bien que des intervenants internationaux, doivent viser à ce que les représentants du gouvernement – et particulièrement la Police Nationale Haïtienne – reprennent leur place dans toutes les villes, dans tous villages et communes du pays, et qu’on mette fin aux arrangements informels intérimaires le plus vite possible – que ce soit aux Gonaïves, à Hinche, au Cap Haïtien, ou ailleurs. Créer un parti politique démocratique exige plus qu’un changement de nom et de belles paroles.

  • Finalement, il est évident qu’on doit s’attaquer aux problèmes économiques. Ce soir n’est pas le moment de traiter de cette question en détail. Il suffit de reconnaître les défis humanitaires extraordinaires actuels—dont j’ai pu re-constater l’évidence lors d’un voyage il y a dix jours aux Cayes et une visite vendredi dernier à Cité Soleil (où la Mission Spéciale travaille à quelques projets). Je suis encouragé par l’effort consenti à la préparation du Cadre de Coopération Intérimaire, tant au niveau haïtien que des bailleurs de fonds internationaux y compris les institutions financières internationales. Il est aussi important que les réponses matérielles des donateurs aux besoins urgents et immédiats d’Haïti soient fournies dans les meilleurs délais.

Mesdames/Messieurs, il y a tant de choses à discuter que nous pourrions continuer pendant des heures—et vous n’êtes pas venus pour cela !

Mais je ne peux pas terminer sans souhaiter la meilleure des chances et la plus grande détermination à tous ceux, de part et d’autre, qui ont accepté de travailler à cette tâche immense. Qu’on le fasse dans le respect mutuel!

Je vous demande de lever votre verre avec moi afin de saluer ce pays. Vive Haïti! Vive toutes ses filles, tous ses fils! Vive le peuple haïtien!

Linyon fè lafòs!

Mesi anpil!

Port-au-Prince, le 24 mai 2004
 

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