Les Partis Politiques et l’Institutionnalisation de la Démocratie en Haïti

Remarques de M. David Lee au Forum Libre du Jeudi

Le 27 mai 2004

Aujourd’hui c’est la troisième fois en trois ans que j’ai la possibilité de m’adresser à ce Forum. J’aimerais souligner d’emblée combien j’admire l’esprit des discussions qui ont lieu dans cette enceinte, ainsi que le leadership et la direction du président du Forum. Encore une fois, merci beaucoup !

Je souligne l’esprit de ces rencontres parce qu’il s’agit d’un esprit et d’une approche qui sont particulièrement adaptés au sujet que nous allons toucher cet après-midi. Ici on peut se questionner librement, aucune idée n’est interdite et il existe un débat ouvert entre des personnes qui ont des convictions profondes et souvent des opinions différentes. Pourtant, et il est important de le rappeler, tout cela se passe dans une atmosphère de respect mutuel et l’acceptation du fait que les divergences sont tout à fait normales dans n’importe quelle société. Mais ces différences ne doivent pas faire de nous des ennemis. Nous pouvons discuter ensemble et arriver à une meilleure compréhension et à de meilleurs résultats en commun.

Tous les pays ont leur propre discours politique. Dans certains, ce discours est libre et ouvert, comme nos discussions ici. Dans d’autres il est tronqué ou terni par la force ou l’ambition, par la haine ou le manque de confiance, voire encore par la répression. Néanmoins même les dictatures, de gauche comme de droite, tout comme les monarchies féodales, ont un discours politique. Tout cela parce que le discours politique porte sur la gestion des relations, grandes ou petites. En d’autres termes, il porte sur la coopération et le conflit, sur des personnes qui vivent ensemble dans une même société et sur la façon d’organiser cette société. Sur comment vivre ensemble!

Au cours des années nous avons appris qu’il vaut mieux, pour une société, traiter ses membres de façon égale. Cela ne s’applique pas, évidemment, aux rares privilégiés dans une société aristocratique, dans une société où les riches et les puissants ont le monopole du pouvoir et des richesses. Mais même ces groupes peuvent changer progressivement ou d’une façon soudaine. Ceux qui ont le pouvoir peuvent le perdre complètement de façon soudaine. Même sans chercher bien loin, on trouve beaucoup d’exemples de ce genre dans les dernières années.

De ce fait, les individus ont progressivement accepté l’idée qu’une société doit être organisée de façon à ce que tous – en théorie, et autant que possible en pratique – soient traités d’une façon égale : riches et pauvres, hommes, femmes et enfants, de n’importe quelle religion ou préférence sexuelle, noirs, mulâtres ou blancs. Tout le monde. C’est une idée révolutionnaire. Elle n’a pas surgi du jour au lendemain ; elle s’est au contraire développée peu à peu au cours des siècles. Aujourd’hui nous avons la chance de vivre à une époque où les principes des droits de la personne ont été codifiés de façon universelle aussi bien que de façon régionale en Amérique. Nous avons aussi la chance d’avoir notre Charte Démocratique Inter-Américaine, qui explique ce que cela signifie pour tous nos pays et chacun de nos citoyens. À cet égard, j’attire votre attention sur la Partie I de la Charte, entre autres son article 5 qui parle des partis politiques.

La démocratie comporte plusieurs aspects : le respect de la dignité humaine en est le noyau dur. Elle comporte aussi la sécurité, sous diverses formes, pour toutes les personnes. Elle comporte le respect de l’État de droit, le droit qui doit être appliqué d’une façon équitable à tout le monde, et auquel chaque personne doit avoir accès. Bien que la démocratie comporte certainement les droits civils et politiques, elle est composée de façon tout aussi importante des droits socio-économiques et culturels, ainsi que des droits des minorités. De tout cela il découle que les peuples ont le droit de choisir librement leurs gouvernements et d’être consultés au sujet des décisions importantes qui affectent leur société.

Les implications de ces normes sont d’une portée considérable. Elles requièrent le débat et non le combat. L’idée d’obtenir le pouvoir par le violence, ou par une menace de violence, est inacceptable. Cela signifie que certaines choses sont partagées en commun, qu’il y a un « bien public » qu’il est dans l’intérêt de tout le monde de défendre, quelles que soient les positions, politiques ou autres, des individus impliqués. Cela veut dire aussi qu’une approche où « le gagnant rafle tout » est autodestructrice et contreproductive. Le dialogue et le compromis sont acceptés comme positifs, voir essentiels, et non comme des fardeaux.

Ces leçons ont été apprises grâce au concours de grands leaders qui les ont fait avancer. On aura toujours besoin de grands leaders, bien qu’ils soient rares. Mais la leçon de la démocratie c’est qu’elle requiert avant tout une population vigilante, intéressée et impliquée. Une population qui est consciente que même les grands leaders sont des êtres humains qui peuvent faire et font des erreurs. Une population qui est consciente du fait que le pouvoir corrompt et que le pouvoir absolu corrompt de façon absolue. On a souvent connu cette situation avec des leaders populistes de gauche comme de droite, des leaders qui communiquent directement avec « leur peuple », mais qui semblent accumuler un pouvoir et une richesse personnels considérables, auxquels ils ne semblent pas disposés à renoncer.

Cette population vigilante s’est rendue compte au cours des années que le processus politique a besoin de canaux et de barrages, de contrôles et de contrepoids. En un mot, d’institutions qui doivent et qui peuvent servir de remparts pour la préservation et le renforcement de la démocratie. Les institutions démocratiques comportent l’application d’un ensemble de lois pour le respect des normes des droits de l’homme, ainsi qu’un système de justice équitable et efficace. Elles comportent aussi une presse responsable, préparée et active. Elles comportent une force de police efficace, impartiale et honnête. Les systèmes d’éducation, les organisations communautaires et la société civile dans son ensemble peuvent tous servir comme institutions pour appuyer la démocratie.

Il y a aussi un besoin particulier d’avoir des instruments structurés et solides pour canaliser le discours politique vers des résultats tangibles – des instruments qui permettent aux individus et aux groupes de développer et faire connaître leurs positions politiques et socio-économiques, et de chercher et utiliser le pouvoir pour les faire avancer. Ces instruments, ce sont les partis politiques. Ils sont particulièrement actifs lors des campagnes électorales en présentant un programme politique sur la base des objectifs exprimés, puis lors de la formation d’un gouvernement, et enfin dans la gestion ultérieure du pouvoir où ils doivent appliquer le programme sur la base duquel ils avaient convaincu les électeurs de les élire. Les partis politiques doivent alors rendre des comptes de leur gestion au cours des élections suivantes, quatre ou cinq ans plus tard.

L’origine des partis politiques remonte à plusieurs siècles en Europe; à cette époque chaque élu au Parlement se retrouvait à travailler pour son compte. Il devint vite évident que ces individus pouvaient faire mieux s’ils se regroupaient à l’intérieur de structures souples. Au début ils étaient majoritairement des supporters d’un leader puissant qui devenait le premier ministre du gouvernement. Peu à peu, ils commencèrent à représenter les intérêts de certains groupes ou certaines classes. De ce fait, il y avait un grand nombre de petits partis qui représentaient des intérêts particuliers, locaux ou de groupes restreints. Mais pour emporter une victoire à travers tout le pays il fallait mettre sur pied des coalitions plus larges. Ces coalitions devaient dépasser les intérêts des groupes ou des classes, et arriver à des compromis entre elles dans le but de propager des idées pour rallier la majorité de l’électorat. La démocratie est donc devenue nécessaire même à l’intérieur de ces groupes !

Aujourd’hui, certains pays, comme les États-Unis, la France ou le Canada, ont quelques grands partis qui regroupent des communautés d’intérêts et de points de vue. Quelques pays, au lieu de trois ou quatre grandes formations, ont traditionnellement eu un certain nombre de partis relativement plus petits, mais pas une centaine! Dans ces cas, il est nécessaire de former une coalition après les élections dans le but de former un gouvernement. Mais dans tous les cas, il faut souligner qu’une coalition a dû être formée : la volonté d’arriver à un compromis est essentielle pour tous les partis politiques. Le compromis n’est pas en soi ni mauvais ni honteux. Après tout, vivre ensemble à tous les niveaux implique nécessairement une disponibilité à tenir compte du point de vue des autres et à s’adapter.

Comment est-ce que tout cela fonctionne dans la pratique ? Permettez-moi de vous parler de l’organisation et de la structure des partis politiques, de leurs finances, de la campagne électorale, de la votation et de la période post-électorale.

Mais d’abord, il faut mettre l’accent sur le fait que cette discussion suppose l’existence d’une Constitution démocratique, fondée entre autres sur la conviction que le pouvoir doit être poursuivi strictement par de voies pacifiques, en respectant l’État de droit et les droits humains de tous. Cette discussion suppose également des lois et des normes, y compris une Loi Électorale, pour régir les partis politiques et la tenue des élections.

L’organisation et la structure : Un parti politique doit être formé et géré de façon transparente, avec des normes qui définissent, entre autres, ses objectifs, membres, gestion, scrutins internes, finances, conduite et autres aspects. Le but est de faire avancer les objectifs politiques du parti par une victoire lors des élections, et par d’autres moyens durant la période entre les élections. Les grands objectifs doivent être définis dans les documents de base du parti, et ils doivent être développés de façon régulière à travers la plate-forme spécifique du parti au moment des élections. Le leadership du parti doit être élu régulièrement par les membres lors d’un processus ouvert et doit également rendre des comptes de sa gestion.

Les finances: Traditionnellement, un parti politique est financé par ses supporters. Néanmoins, afin d’éviter les risques d’une influence excessive de la part des grands donateurs, un certain nombre de partis établissent une limite à la contribution qui puisse être versée par un seul donateur. Les normes internes du parti doivent couvrir des sujets tels que la transparence, les responsabilités des membres et les mesures de contrôles. Dans certains pays, afin de porter une assistance aux partis qui représentent les secteurs démunis de la société et dans le but de traiter tous les citoyens avec égalité, il a été décidé que l’État doit donner une assistance financière aux partis politiques reconnus officiellement, sur la base de critères transparents et de consensus et d’une transparence et une imputabilité totales en ce qui concerne l’utilisation des fonds. Plusieurs secteurs sont de l’avis que cette approche devrait être mise en place en Haïti, pourvu que cela soit fait avec les garanties appropriées.

La campagne : Un parti politique doit développer un programme politique assez détaillé avant de lancer sa campagne électorale. Cette plate-forme doit définir la position et les objectifs du parti selon ses priorités en ce qui concerne des sujets primordiaux tels que les relations internationales, la réforme judiciaire, politique et électorale , le code du travail , les politiques économiques et de développement, y compris celles portant sur l’industrie, l’agriculture, le commerce et l’investissement , le progrès social , la dégradation de l’environnement et d’autres aspects, avec des détails suffisants pour différencier cette plate-forme de celle des autres partis politiques et donc justifier le choix des électeurs en faveur du parti lors des élections. Il est aussi souhaitable que le parti évalue le coût de ses propositions pour le bénéfice de l’électorat et indique où il pense trouver les fonds appropriés.

Chaque parti devrait mettre sur pied une équipe de campagne bien avant les élections, sous la direction générale du leader, et charger cette équipe de l’organisation et de la direction de la campagne sur le plan national et dans chaque région. Il devrait financer la campagne avec les fonds mis de côté à cet effet, incluant éventuellement les sommes d’argent mises à la disposition des partis reconnus par un Fonds étatique impartial et transparent.

Pendant le vote : Il y a deux défis principaux à cette étape. Le premier est de « faire sortir le vote », c’est-à-dire d’obtenir que les gens qui vous soutiennent aillent effectivement exercer leur droit de vote dans les bureaux électoraux. Cela implique des solides efforts avant et pendant la campagne électorale pour identifier les supporters.

L’autre tâche est d’observer le vote – d’être présents dans les bureaux de vote à tous les niveaux pour s’assurer que la votation se déroule dans le respect des règles et que les votants ne soient ni empêchés de voter, ni mis en danger. Pour cela, toutes les agences chargées d’observer les élections, qu’elles soient nationales ou internationales, devraient coopérer.

Après les élections : Le parti aura aussi du travail à faire entre les élections, notamment pour garder la machine électorale en état de fonctionner.
Cependant la principale tâche pour le (ou les) parti au pouvoir sera de servir de base aux efforts du gouvernement pour mettre en œuvre le programme politique – avec, si nécessaire, quelques accommodements aux réalités du pouvoir, réalités qui peuvent parfois décevoir les attentes des fidèles du parti. Une certaine tension peut alors se développer entre la base du parti et le cabinet du gouvernement, qu’il faudra savoir apaiser ou gérer.

L’Opposition : Il y a un rôle spécial pour l’opposition. Ces partis doivent être prêt à reconnaître qu’ils ont perdu, que le parti qui a gagné, a vraiment gagné. Ils doivent bien sûr se préparer pour les prochaines élections, mais pas faire des efforts de contrecarrer le gouvernement par des moyens non démocratiques ou violentes. Les partis d’opposition doivent continuellement surveiller le gouvernement, attirer l’attention sur ses faiblesses ou ses erreurs, et proposer au besoin d’autres stratégies ou même d’autres buts. Ils ne doivent pas s’opposer pour le principe, mais bien pour proposer des alternatives crédibles. Dans certains pays, on a même créé le poste attitré « Chef de l’Opposition LOYALE ».

Intérêts Communs : Il est donc important de souligner que les partis politiques partagent d’intérêts communs. L’avenir de chacun d’eux dépend de la sauvegarde et du renforcement des institutions de base de la démocratie telles que mentionnées plus haut : la règle de droit, les normes des droits humains, le système de partis, la sécurité pour tous les citoyens, et la capacité de respecter ceux qui ont des points de vue différents. Quand le système démocratique est en péril, tous ont intérêt à unir leurs efforts pour combattre la source du danger. On devrait envisager des discussions, des pourparlers, entre les partis politiques du gouvernement et de l’opposition, surtout quand il y a des problèmes majeurs que confronte le pays, tel un désastre naturel comme les inondations récentes en Haïti.

Qu’est-ce que tout cela veut dire pour Haïti ? I y a sans doute beaucoup d’implications qu’on n’a pas le temps de discuter à fond cet après-midi. Je suis persuadé, cependant, que la communauté internationale, y compris l’OÉA, a intérêt à vous accompagner sur cette voie. Entre temps je vais laisser les réponses immédiates aux autres panélistes, qui proviennent des certains secteurs de l’opinion haïtienne. Toutefois je voudrais conclure sur deux observations additionnelles.

La première est que la personnalisation excessive a été jusqu’ici un problème en Haïti, en partie parce que le système est trop basé sur la figure du leader et parce qu’il n’y a pas assez d’emphase sur les politiques, les idées de programme et les objectifs du parti. De la même façon, on a eu trop tendance à critiquer les supposés défauts d’individus, plutôt que de s’attaquer au programme, aux objectifs ou aux pratiques de leur parti. Aucun de ces deux problèmes n’est, du reste, limité à un côté ou l’autre de la scène politique—ni, bien sûr, aux seuls Haïtiens!

Ma deuxième remarque concerne l’existence, au dernier décompte, de plus de 100 partis politiques dans ce pays, ce qui est certainement une sorte d’aberration. Il est vrai que l’une des fonctions d’un parti politique est de refléter les points de vue des citoyens – à travers tout l’éventail politique. Mais il y a bien peu de chances de succès électoral dans ces conditions. Ou alors le champ reste ouvert à n’importe quel parti de coalition qui émergerait. Il est donc important, avec des élections prévues à tous les niveaux en 2005, que s’effectuent des regroupements de partis ayant des vues similaires le plus tôt possible, de manière à ce que le véritable travail de préparation à d’authentiques et « bonnes » élections puisse être réalisé au préalable. La formation d’un regroupement de centre droit est donc une bonne nouvelle. La conclusion des efforts entrepris pour constituer un parti social démocrate solide en serait également une. Ils devraient procéder rapidement au développement de véritables appareils de parti.

Ceci m’amène à la question importante de s’assurer que les pauvres et les démunis ont une voix et seront représentés dans le dialogue politique et la prise de décisions futures dans ce pays. La Fanmi Lavalas s’est attribué ce rôle dans le passé. Sans doute il y aura plusieurs aspirants pour ce rôle à l’avenir. Mais peut-on imaginer qu’un parti Fanmi Lavalas revitalisé, modernisé et totalement démocratique pourrait re-devenir un acteur entre autres sur la scène politique dans le futur ?…Pourquoi pas ?

De toute manière, les partis politiques ont un rôle crucial à jouer, pour le meilleur ou pour le pire, dans la prochaine phase du développement haïtien. C’est dans la mesure du succès qu’ils auront à remplir ce rôle, que l’institutionnalisation de la démocratie pourra progresser.

Merci de votre attention.

Port-au-Prince, le  27 mai 2004
 

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